
Tribune de Guillaume Réquin, Managing Director, Interpath France
Le débat ravivé par Berlin sur l’interdiction des moteurs thermiques en 2035 incarne le dilemme stratégique majeur de l’industrie automobile européenne : conjuguer transition énergétique, compétitivité industrielle et souveraineté économique, sans compromettre la cohésion d’un secteur pivôt. Cette question, loin d’être purement technique ou réglementaire, reflète la nécessité d’un nouvel engagement collectif pour l’automobile européenne.
Après des années de turbulences — pandémie, tensions logistiques, explosion des coûts de l’énergie et du financement —, la filière affichait hier une densité d’expertises et une puissance innovante qui faisaient son exemplarité mondiale. Aujourd’hui, la fragilité de l’écosystème est devenue manifeste. L’Europe se retrouve face à l’exigence de mutation : comment transformer le secteur sans ébranler ses fondations ?
Une transition à l’épreuve du réel
Sur le plan opérationnel, les investissements colossaux orchestrés par l’industrie pour électrifier les gammes et consolider la chaîne de valeur des batteries démontrent une mobilisation réelle. Mais la réalité affleure : la demande demeure hésitante, les coûts persistent à un niveau élevé, et la dépendance technologique vis-à-vis de l’Asie, particulièrement de la Chine, s’accentue. Celle-ci déploie une politique industrielle parfaitement articulée, là où l’Europe paradoxalement multiplie initiatives nationales et injonctions souvent déconnectées des logiques de filière. L’expérience enseigne : on ne décrète pas la transition industrielle, on l’enracine.
Il faut donc penser la transition comme l’agriculteur raisonne la rotation des cultures : on régénère le sol productif tout en le nourrissant des savoir-faire existants, au lieu de repartir d’une page blanche. Il est illusoire d’effacer le passé ; la force de l’industrie réside dans l’alchimie des héritages et des innovations nouvelles. La formule « Et si demain s’écrivait hier » résonne comme un impératif stratégique : renouons avec ce qui a fait la robustesse européenne — coopération sectorielle, intelligence du collectif, et quête partagée de progrès.
De la lucidité à l’action
Dans ce contexte, la refondation du secteur passe par quatre axes structurants :
La fécondité des alliances intersectorielles, levier pour une stratégie industrielle pérenne, rappelle que la résilience naît du croisement des cultures professionnelles, comme la biodiversité garantit la vitalité des sols. Le futur de la filière suppose de dialoguer, innover, hybrider les compétences — non de cloisonner les univers.
Enfin, ce progrès doit marier ambition environnementale et exigence industrielle, et non les opposer. Cela suppose pragmatisme, stabilité, et ouverture : accueillir avec pragmatisme les investisseurs étrangers qui créent de la valeur, encourager alliances et partenariats transnationaux, pour que l’Europe demeure force motrice des transitions mondiales.
« L’avenir, tu n’as pas à le prévoir, mais à le permettre. (Saint-Exupéry) » Permettre l’avenir industriel exige patience, transmission, fidélité à un héritage productif. L’Europe doit construire une trajectoire commune, ancrée dans son tissu d’ingénierie d’excellence, de PME et ETI dynamiques, et d’exigence environnementale reconnue. C’est à ces conditions que le secteur reviendra attractif pour les investisseurs
La crise actuelle est une opportunité : celle de recomposer un projet automobile européen où l’innovation technologique et l’ancrage territorial se renforcent mutuellement. En puisant dans la richesse du passé, l’industrie automobile peut écrire une nouvelle page de souveraineté, de cohérence et de prospérité durable. Aujourd’hui, nous sommes déjà demain.